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Oraison funèbre de Vincent Durtette

 

OBSÈQUES DE VINCENT DURTETTE À L'ÉGLISE NOTRE-DAME-EN-VAUX DE         CHÂLONS-EN-CHAMPAGNE, LE VENDREDI 27 JUILLET 2007, 15 HEURES

 


 

Le bâtonnier Vincent Durtette était un très grand ami et un homme de coeur. Il a perdu la vie dans un banal accident de la circulation.

J'ai écrit et dit ce texte à l'occasion de ses obsèques. 

 

_________________

 

     J’ai connu Vincent Durtette à l’automne 1993, il y aura bientôt quinze ans, à une époque où l’école d’avocats se trouvait encore à Dijon et que nous prenions le train Corail, chaque lundi matin, pour nous rendre en Bourgogne. Il nous rejoignait à l’arrêt de Châlons-en-Champagne, dans le petit compartiment où nous nous étions installés plus tôt à Charleville, puis à Reims. Très vite, nous nous sommes mis à l’attendre. Le temps que nous passions jusqu’à Châlons nous semblait un peu morose, et rempli de lenteur. Nous nous ennuyions beaucoup, et ce n’était pas seulement à cause de la semaine de cours qui nous attendait à l’école de Dijon. Nous attendions que Vincent arrive, et qu’il se mette soudain à investir le compartiment de toute sa masse, et de toute sa force, et qu’il s’occupe enfin de nous et de notre morosité. Vincent arrivait, et c’était comme s’il venait nous chercher. Impossible de se souvenir de ce dont il nous parlait. D’ailleurs, même à cette époque où il n’était pas encore avocat, il ne parlait pas : il plaidait, il nous racontait des histoires et, naturellement, il nous faisait rire car le rire était sa grande affaire. Il avait ses parodies, il avait ses improvisations et il avait ses petites phrases, comme d’autres ont une marotte, qu’il tirait des grands philosophes : Michel Audiard, Pierre Desproges, Alphonse Allais.

 

     À la gare de Culmont-Chalindrey, comme chacun sait, le train faisait un arrêt interminable. Mais cela ne faisait rien. Nous avions Vincent pour tromper notre attente et à ce moment, peut-être aurions nous dû nous demander, nous aussi, si cette attente était aussi la sienne, afin de mieux le connaître et le comprendre. Mais il ne nous en laissait pas le temps. Puis le train repartait. Cela durait ainsi toute la semaine, jusqu’au vendredi en fin de journée, où nous reprenions le même train Corail pour rentrer chez nous. Lui, il descendait à Châlons pour retrouver celle qui deviendrait bientôt sa femme et la mère de ses enfants et nous, nous nous remettions à attendre jusqu’à l’arrêt de Reims, puis de Charleville-Mézières, puis de Sedan, jusqu’au lundi suivant.

 

     J’ai été immédiatement saisi par l’attrait et l’envergure de ce personnage qu’il était déjà, par ce grand gaillard venu d’on ne sait quelle contrée scandinave, par ce colosse étonnant aux pieds d’argile. Il y avait chez lui, dès cette époque, une totalité prodigieuse. Il nous entraînait irrésistiblement. Vincent Durtette était un chef de bande et un Robin du droit, et il le savait bien. Après le CAPA, nos chemins professionnels ont eu l’air de s’éloigner l’un de l’autre, lui dans cet art du Barreau qu’il servait déjà avec audace, moi dans ma thèse de doctorat et à l’université, car c’était finalement la voie à laquelle je m’étais résolu. Mais cet éloignement n’en était pas un. Vincent Durtette était un être protéiforme, insaisissable, qui nourrissait, il me l’a souvent confié, le désir et le regret de n’avoir pas poursuivi ses études au-delà de son Diplôme d’Etudes Approfondies de Science criminelle obtenue à la faculté de Nancy en 1992, que dirigeait à l’époque le Doyen André Vitu, et dont il était bien sûr devenu le major. Il voulait se lancer dans cette aventure au long cours que représente le doctorat de droit, et faire une thèse en procédure pénale comparée, pour ensuite donner de son temps à l’université et aux étudiants. Eh bien, qu’importe ! Il enseignerait ! Il enseignerait quand même ! Il exercerait cet autre plus beau métier qui soit, à côté de la défense de ses semblables : la transmission du savoir, cet art abstrait, mystérieux, généreux. La faculté de Droit et de science politique de Reims a ainsi eu l’honneur de l’accueillir dès 1997, en qualité de chargé de travaux dirigés, puis comme maître de conférences associé à partir de 2002. Et au moment où nous restons stupéfaits par son départ, il faisait encore partie de cette maison-là aussi. Il enseignait la matière pénale, sa grande passion intellectuelle et sa mesure pour les combats qu’il entendait mener partout où il était possible de le faire. J’ai souhaité qu’il collabore à l’Institut d’Etudes Judiciaires, dont je venais d’hériter, à la suite du professeur Jacques Normand. Il en est devenu un rouage essentiel et, ce que l’on sait peu, il a fait partie de ceux qui ont permis à de nombreux candidats à l’examen d’avocat de le réussir.

 

     Il n’était donc pas seulement un avocat qui exerce. Il était un avocat qui prépare, qui anticipe, qui avait, à raison et à cœur, la soif de passer le relais. Il les entraînait, il les soutenait avec une rudesse amicale, il les propulsait au-delà d’eux-mêmes. Sa parole résonnait loin sur les murs du campus. Elle avait la puissance et l’enthousiasme dont nos étudiants ont tant besoin, et qui leur permettront de chérir longtemps encore leurs années de faculté. Mais Vincent Durtette était également un homme d’écriture et, bien mieux que cela, il était un homme de doctrine juridique. La doctrine est à la pensée ce que l’imagination est à la naissance des idées. Vincent Durtette était aussi de ce monde-là. Ensemble, avec passion et malice, nous nous étions attelés à plusieurs articles qu’une de nos plus prestigieuse revue juridique a immédiatement voulu faire paraître, et des projets pleins la tête, nous en avions. Je peux témoigner et attester ici que Vincent Durtette fut aussi un grand professeur et que ses étudiants l’adoraient, lui qui se qualifiait volontiers d’intermittent du spectacle universitaire. Mais on n’est pas un intermittent du spectacle quand on se nomme Vincent Durtette. Jamais.

 

     L’université avait pressenti la richesse que sa présence apporterait et l’illumination qu’il offrirait à la seule justification qui permet à cette institution d’exister, et d’avoir un sens : le respect de nos étudiants et leur réussite. La Faculté de droit et de science politique de Reims l’a hébergé au long de ses études. Il en est devenu, par la suite, l’un de ses enseignants les plus fidèles et les plus remarquables. Vincent Durtette est là. Il ne nous a pas laissé, et c’est encore bien souvent qu’il viendra nous chercher comme il le faisait à la gare de Châlons-en-Champagne.

 

     La place qu’il a prise avec nous demeure aussi vaste que sa propre stature, et par tout ce qu’il est parvenu à accomplir dans un temps aussi dérisoire. On pourrait se dire, devant l’insurmontable, qu’il ne suffit déjà plus d’être terrassé par ce départ qui, au fond, lui ressemble tant. Mais le peut-on aujourd’hui ?

 

     Vincent Durtette est un honnête homme du siècle des Lumières, touche à tout indigné, la main toujours posée sur une fourche, insatiable, infortuné comme tous les hommes qui ont choisi, avec le parti et l’empire du droit, de ne pas se laisser faire par l’existence et en cela, il y a chez lui quelque chose de vaguement désuet. Il y a trois cents ans de cela, il eut été sans nul doute et tout à la fois médecin, astronome, jurisconsulte, député et trapéziste, et c’est peut-être ce qu’il a été au bout du compte.

 

     Bon vent vers ta maison bleue, Vincent, notre grand ami, mon dernier copain.

 

     Fabrice Defferrard.